La spiritualité de Charles de Foucauld

La conversion d'un recommençant

 

            "Mon Dieu, si vous existez, faîtes que je Vous connaisse !"... Charles de Foucauld écrivant à son ami Henry de Castries le 14 août 1901 reconnaîtra que c'était là une "étrange prière". Elle vient pourtant du profond de son cœur, dans les mois précédant sa conversion.

 

            Depuis le don de la Lumière où, à la fin octobre 1886, lui est révélée la Présence divine jusqu'au moment de la Rencontre définitive le 1er décembre 1916, le noyau central de la foi du converti semble bien être la certitude très vive de l'Existence de Dieu et le sentiment joyeux et paisible d'exister lui-même dans cette Présence.

 

            Des croyants, il en avait vus dès son enfance, et il en voyait près de lui alors qu'il vient de retrouver sa famille à Paris en 1886. Il en avait besoin après une longue période de treize années passée "sans rien nier et sans rien croire, désespérant de la vérité". Le spectacle de la prière musulmane durant son exploration du Maroc avait été pour lui une question et un éveil. Le travail caché de la grâce et l'exemple de ses proches le conduisirent à l'église Saint-Augustin : ce fut pour s'y mettre à genoux et pour donner son adhésion à la Vérité ("aussitôt que je crus qu'il y avait un Dieu") et réorienter sa vie dans la clarté ("je compris que je ne pouvais faire autrement que de ne vivre que pour Lui"). Lui fut manifesté dans sa conversion le nom de cette Vérité : Jésus, Fils de Dieu incarné, dont il reçut le Corps dans la communion eucharistique et dont il perçut le signe du Corps ecclésial dans la personne de l'abbé Huvelin, ministre du Pardon donné et reçu.

 

            Cette foi de son enfance, retrouvée maintenant dans tout son dynamisme, va aller vers une découverte émerveillée de toutes les richesses du Mystère chrétien et vers un engagement de charité chaque jour plus total.

 

Imiter la vie de Jésus à Nazareth

 

            La fréquentation de l'Evangile, un pèlerinage en Terre Sainte en 1888-89, la direction spirituelle de l'abbé Huvelin, l'amitié de sa cousine Marie de Bondy qui lui fait connaître la dévotion au Sacré-Cœur, un climat général de silence et de pratique sacramentelle amènent Charles de Foucauld à découvrir jusqu'à quel abaissement Dieu était allé dans l'Incarnation. Il approfondit, avec un goût spirituel qui est la grâce particulière qui lui est faite, la vie de Jésus à Nazareth. Il y voit le signe et la manifestation de l'Amour de Dieu pour l'humanité.

 

            Pendant les trente ans de sa vie de converti, il n'aura d'autre résolution que celle de suivre et d'imiter Jésus dans cette vie de Nazareth. Sa vocation personnelle ne sera que cela : vivre à chaque instant dans cette imitation, ayant sans cesse devant les yeux Celui qu'il appelle son "Bien-Aimé Frère", son "Modèle unique", le suivant dans les vertus de Sa vie cachée, en particulier dans cette "abjection" qui a conduit le Maître, de Bethléem au Calvaire, à toujours chercher "la dernière place".

 

            Attiré vers ce Modèle, se considérant comme présent entre Marie et Joseph dans la maison de Nazareth, Charles découvre que Jésus est venu sur terre pour aimer et sauver ses frères en humanité, que le Cœur de Jésus brûle de charité pour tous, que l'œuvre du salut du monde Le mènera à la Croix, que Jésus est le Frère universel, le Sauveur universel répandant sur tous le feu rédempteur de l'Amour divin. Dans son désir d'imitation, Charles, en petit frère du Bien-Aimé Jésus, voudra lui aussi travailler au salut de ses frères humains, et les aimer tous et chacun de la Charité qui vient de Dieu. Il voudrait être "frère universel" avec Jésus.

 

Sa réponse d'amour

 

            Dans les années 1900-1901, sa dévotion au Sacré-Cœur et sa décision de devenir prêtre donneront à Charles de Foucauld sa physionomie spirituelle bien caractérisée. Au lieu de retourner à la vie monastique ou semi-érémitique qu'il avait menée jusqu'ici, il désire porter aux "pauvres" qui en sont privés les bienfaits du Sauveur. Lui-même se fera, par les bienfaits spirituels et matériels qu'il peut apporter, l'instrument par lequel Jésus peut arriver "jusqu'aux brebis les plus perdues", jusqu'à Ses frères "les plus malades". Concrètement, Charles de Foucauld prêtre se dirige vers ces confins algériens d'où il pense rejoindre ces amis dont il se souvient depuis son voyage au Maroc. Mais ne pouvant s'y rendre, il se consacrera aux pauvres de Beni Abbès puis du Hoggar, et c'est chez les Touaregs qu'il donnera sa vie jusqu'à l'anéantissement, à la suite de Jésus, grain de blé semé en terre qui meurt pour donner la vie.

 

Spiritualité missionnaire

 

            Cette spiritualité, toujours marquée par l'imitation de la vie de Jésus à Nazareth, est absolument missionnaire ; elle s'origine à la Pentecôte, début de la diffusion de l'Esprit d'Amour. Depuis ce jour, l'Eglise croît dans cette grâce de Charité divine. Charles de Foucauld se considèrera au Sahara, dans une région n'ayant jamais encore été touchée par la prédication chrétienne, comme un pionnier de l'évangélisation.

 

            Dans sa vie au Sahara, souvent solitaire, il n'oublie pas d'ailleurs tous les autres "pauvres" de son époque, qu'ils soient nantis comme dans les pays de chrétienté, qu'ils soient à portée de la mission de l'Eglise comme l'étaient alors les colonies, qu'ils soient spirituellement délaissés comme dans certaines contrées non encore évangélisées. Dans son cœur et sur ses lèvres monte une prière "pour que tous les humains aillent au ciel" et dans ses projets prend forme une Union des frères et sœurs du Sacré-Cœur de Jésus, ouverte à tous ceux et à toutes celles qui veulent travailler à l'extension du Règne de Jésus.

 

Spiritualité eucharistique

 

            La première activité à ses yeux sera essentiellement eucharistique, le Saint-Sacrement continuant, depuis la Pentecôte, la Présence de Jésus inaugurée à l'Annonciation et à la Visitation. Par l'Eucharistie, le Ressuscité, remonté près du Père, reste en contact avec le monde. Charles de Foucauld, en célébrant la messe, en installant un tabernacle, permet à Jésus de prendre "possession de son domaine", de rayonner là où régnaient les ténèbres du mal et du péché, et de transfigurer par le Feu de la Charité ceux qui s'approchent de ce foyer où flamboie le Saint-Sacrement de Jésus-Sauveur. Pour l'apôtre de l'Eucharistie, l'attitude qui en découle sera de rayonner lui aussi l'Amour par sa propre vie.

 

Spiritualité du témoignage de la Charité

 

            Les journées de Charles de Foucauld, à Beni Abbès comme à Tamanrasset, seront données au prochain dans une bonté totale, un service permanent, une hospitalité où chaque personne rencontrée reçoit un peu du Mystère qui habite le témoin de l'Evangile, comme à la Visitation Jésus dans le sein de Marie touche déjà Jean-Baptiste. On comprend que ces perspectives aient amené peu à peu Charles de Foucauld à se détacher des prescriptions trop précises d'un Règlement et à vivre la vie de Nazareth "là où c'est le plus utile pour le prochain". Même les heures passées à étudier la langue des Touaregs deviennent signes de cet Amour qui veut d'abord et uniquement servir.

 

            Les activités missionnaires qui se réalisaient alors dans les pays de mission : catéchuménat, maisons d'éducation, hospices et dispensaires, réunions populaires, vie paroissiale pour soutenir les nouveaux baptisés... ne seront pas le fait de Charles de Foucauld dans son apostolat chez les Touaregs. Il veut d'une part imiter Jésus qui, à Nazareth, avant de prêcher l'Evangile par des paroles, a vécu l'Evangile par sa vie, et donc insister sur le contact familier avec le voisinage, l'insertion discrète pour travailler la pâte à la manière du levain. Il est d'autre part convaincu qu'en pays d'Islam il faut, avant d'espérer des conversions individuelles avec chance de persévérance, toute une préparation du milieu.

           

            Dès ses premières semaines chez les Touaregs, il écrivait à l'abbé Huvelin : "J'y fais ce que je puis : très prudemment, très discrètement, je tâche de mettre les indigènes, les Touaregs, en confiance avec moi, de les apprivoiser, de faire régner entre nous l'amitié... je sème, d'autres moissonneront". En 1916, il juge bon de persévérer dans cette méthode missionnaire ; il écrit à René Bazin : "Les missionnaires isolés comme moi sont fort rares. Leur rôle est de préparer la voie... Ma vie consiste donc à être le plus possible en relation avec ce qui m'entoure et à rendre tous les services que je peux. A mesure que l'intimité s'établit, je parle, toujours ou presque toujours, en tête à tête, du bon Dieu, brièvement, donnant à chacun ce qu'il peut porter (...) avançant lentement, prudemment".

 

Spiritualité de la confiance et du "Oui" à Dieu

 

            "Mon Père, je me remets entre vos mains ; mon Père, je me confie à Vous ; mon Père, je m'abandonne à Vous (...) je me remets entre vos mains avec une infinie confiance car Vous êtes mon Père" Ces paroles introduisent et achèvent sa méditation sur la dernière prière de Jésus, méditation sur Luc 23, 46. Charles fait parler Jésus s'abandonnant entre les mains de son Père...

 

            Beaucoup connaissent cette prière appelée la "Prière d'abandon du Père de Foucauld". Il n'a pas rédigé la méditation ci-dessus pour qu'elle soit récitée comme une "prière d'abandon". Les prières qu'il invite à réciter sont l'Angelus et le Veni Creator, en souvenir de l'Incarnation et de la Pentecôte. Il n'en demeure pas moins que les paroles de cette médiation sur Luc 23, 46 expriment avec authenticité le désir spirituel profond de ce croyant qu'il est devenu en 1886, et qui ne veut exister que dans un "Oui" d'abandon à Dieu seul.

 

            Cette "prière d'abandon", c'est la réponse qu'il a essayé de balbutier au jour le jour, dans le tâtonnement des expériences humaines, à Celui qui l'a appelé pour en faire un Vivant, prêt à se laisser mener par l'Esprit et prêt à laisser passer, pour ses frères encore dans l'obscurité, les lumières de la Vérité, qui est en Jésus, Sauveur du monde.